« Il faut s’adapter » : d’où vient l’injonction de la transformation permanente ?

Il faut s’adapter. Aujourd’hui, cette injonction court partout, surtout en entreprise.

La philosophe Barbara Stiegler propose une critique de ce discours sur la transformation permanente qui repose sur le principe d’une accélération du capitalisme mondialisé.

La pensée critique de Barbara Stiegler résonne de manière singulière dans le contexte de pandémie mondiale que nous traversons. Partout dans le monde des millions de personnes et d’entreprises ont du « s’adapter » du fait d’une crise sanitaire sans précédent.

Si elle est absolument nécessaire et vitale dans ce contexte, la notion d’adaptation n’en reste pas un moins l’une des grandes injonctions de notre époque, souligne Barbara Stiegler dans son essai Il faut s’adapter, Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, collection NRF 2019).

En remontant aux origines idéologiques de cette notion, qui nait avec les transformations du libéralisme, elle montre que la succession de crises de nature diverse (écologique, économique, sociale et désormais sanitaire) semble dévoiler les limites d’une conception du monde fondée sur l’accélération et la transformation permanente.

 

De quoi l’expression « il faut s’adapter » est-elle le nom et quelle est sa fonction ?

BARBARA STIEGLER : Le « il faut s’adapter » est véritablement l’un des discours dominants de l’époque et cette injonction est présente partout. Dans les discours politiques, la pensée économique et les politiques publiques.

Dans les salles de classe, de l’école maternelle jusqu’aux bancs de l’Université. Au cœur des projets de transformation des entreprises.

Ce changement je l’ai remarqué également dans le domaine de la santé. On attend désormais des patients qu’il s’adaptent au système sanitaire. On parle de « patients-acteurs ». On veut des professionnels de santé réactifs et adaptables. Ce sentiment diffus nourrit l’impression d’un retard généralisé.

Mais un retard sur quoi ? Pour les penseurs du néolibéralisme, le sens de l’histoire est l’accélération du capitalisme mondialisé. Dès lors, il serait indispensable que les individus s’adaptent constamment au changement dans un monde qui est de plus en plus instable et complexe.

Pourtant, on le voit aujourd’hui, l’hégémonie de ce discours est contestée. Et la critique du néolibéralisme se fait notamment par l’appel à la préservation du Vivant.

 

En remontant jusqu’aux années 1930, vous démontrez que cette injonction n’est pas nouvelle. Elle est en fait à la base de la doctrine néolibérale.

B. S. : Effectivement. Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la généalogie de la pensée néolibérale et plonger dans une matrice théorique qui emprunte à la biologie et au Darwinisme. Je suis remontée aux années 1930 pour découvrir qu’une controverse qui a opposé deux penseurs américains relativement peu connus, Walter Lippmann et John Dewey, révèle les racines de cette injonction permanente au changement.

L’idée d’un retard, d’un désajustement, d’une désadaptation de l’espèce humaine est au cœur de l’œuvre de Lippmann. Il constate que l’humanité a toujours évolué à un rythme lent, dans des environnements locaux relativement stables et fermés sur eux-mêmes.

Avec la révolution industrielle et l’arrivée des sciences et des techniques, un nouvel environnement apparaît. Il est caractérisé par une logique de flux constant et un mouvement d’accélération permanente.

La Révolution industrielle marque donc un moment de rupture historique, dont la conséquence principale est l’inadaptation entre l’espèce humaine et son nouvel environnement. Pour Lippmann cette révolution est une opportunité. Mais il faut dès lors réadapter l’espèce humaine, car celle-ci rencontre des limites physiologiques et cognitives dans sa capacité à changer. Il propose pour cela un programme étatique qui passe par des politiques de santé, d’éducation et des politiques culturelles.

C’est à l’État qu’il incombe donc façonner un nouveau récit et de transformer l’espèce humaine. Cette idée d’un « gouvernement des experts » est l’un des piliers du néolibéralisme contemporain, et ce qui le différencie du libéralisme classique.

 

Sa pensée va très vite se heurter à celle d’un autre penseur : John Dewey, l’un des plus grands philosophes pragmatiques américains.

B. S. : Pour Dewey, il n’y a pas qu’un seul sens à l’Histoire. L’évolution de l’espèce humaine a toujours été multidirectionnelle. C’est d’ailleurs ce qui a permis aux hommes de développer toutes sortes de cultures et de manières de vivre-ensemble.

S’il partage avec Lippmann le constat du retard de l’espèce humaine et l’idée qu’il faut repenser le champ politique à partir de la révolution Darwinienne, il est cependant profondément en désaccord avec lui.

Pour lui, l’espèce humaine n’a pas à s’adapter à un environnement industriel dégradé. Il faut plutôt transformer la révolution industrielle pour la rendre adaptée aux exigences et aux contraintes des individus. C’est un renversement complet du propos.

Par ailleurs, John Dewey s’oppose fermement à l’idée de gouvernement des experts et défend l’idée d’une transformation sociale par le bas et par l’intelligence collective.

 

En quoi ce débat éclaire-t-il de nombreuses problématiques et débats actuels ?

B. S. : En détaillant les objections de fond que Dewey oppose à Lippmann, j’ai découvert qu’il y avait déjà en germe ce que les publics contemporains essaient d’objecter au néolibéralisme actuel. Prenons l’exemple du marché du travail.

Le travail a longtemps été associé à l’idée de métier, qui sous-tend celle de stabilité. Or, aujourd’hui, on a subtilisé à cette notion l’idée d’employabilité, qui sous-tend la capacité à muter en permanence. Cet impératif de transformation entre en tension avec le besoin de stabilité de nos organismes.

Ce qui explique sans doute en partie l’augmentation démesurée des troubles du travail. Au fond, l’idée même d’un retard est à questionner. John Dewey montre que le retard est en quelque sorte porteur d’une avance. Tout retard n’est pas forcément une disqualification. La vie est elle-même une polyphonie de rythmes. Tout l’enjeu de la politique est de les accorder entre eux par l’intelligence collective.

 

Nous parlons beaucoup dans ces colonnes de « nouveaux modèles » et de cette lame de fond qui pourrait conduire à ce que les entreprises se transforment complètement, de manière à s’accorder avec les exigences nouvelles des consommateurs / clients / parties-prenantes. Quel est votre regard sur ces mutations de l’entreprise ?

B. S. : En effet, le discours néolibéral dominant est de plus en plus discuté au sein même des entreprises, où le vocabulaire de la transformation a colonisé les imaginaires et les pratiques. On assiste même à un télescopage entre deux discours qui sont parfaitement incompatibles.

D’un côté, le discours dominant qui prône l’accélération du capitalisme mondialisé. Et de l’autre un discours qui s’est affirmé au tournant des années 2000 et qui explique que si l’on continue ainsi, le monde risque de s’effondrer.

Le terme de « transformation » veut donc dire une chose et son contraire. Il y a même un véritable déchirement autour de cette idée. Et je pense que la manière de résoudre cette contradiction passera par l’intelligence collective.

À la suite de John Dewey, je pense donc qu’il est essentiel que les individus qui ont envie d’y réfléchir, dans un sens qui est complètement différent de celui qui est actuellement imposé, puissent s’organiser collectivement pour le faire. Car l’entreprise est aussi un organisme vivant qui doit faire vivre les conflits politiques en son sein.

 

Que révèlent ces affrontements ?

B. S. : Ce que ces affrontements montrent, c’est que l’on vit une situation nouvelle. Le discours néolibéral dominant continue de régir la vie des individus.

Le gouvernement actuel est persuadé que l’unique voie possible pour le pays est l’explosion de la croissance, la mondialisation accélérée, la transformation de tous – y compris les enfants de maternelle, les malades, les chômeurs – en agents adaptables. On a là une forme quasi-chimiquement pure de néolibéralisme.

On le voit par exemple avec les logiques de double-discours du président Emmanuel Macron qui, un jour encourage les chômeurs d’un département rural à prendre leur voiture pour aller chercher du travail à 50 kilomètres, et le lendemain leur explique que c’est très mauvais pour l’environnement, et qu’ils seront taxés. Mais la situation est inconfortable, voire intenable. L’inquiétude gagne.

 

À votre avis, cette critique du modèle néolibéral est-elle susceptible de « passer à l’échelle » et de produire des transformations véritables ? Si oui, d’où viendra ce changement ?

B. S. : On assiste depuis quelques années à l’émergence de publics qui se mobilisent autour de la question de l’avenir du Vivant et montre qu’il est possible de faire différemment. Notamment dans les domaines de l’écologie, de l’alimentation où de plus en plus de communautés se constituer pour faire différemment et proposer des alternatives.

Des enfants de 15 ans manifestent en masse dans les rues de nos pays pour demander des comptes aux adultes qui les gouvernent. Et ce ne sont pas des choses isolées. Ce sont des choses massives. On l’a vu avec le mouvement des Gilets Jaunes. Mais on ne le montre pas assez.

Ce que l’on met le plus en avant c’est la bêtise des publics, le côté irrationnel et inepte des masses. On dit que les gens sont apathiques, dépolitisés. Je ne suis pas d’accord. Au contraire, les individus sont de plus en plus passionnés par les questions politiques et ont de plus en plus envie de se mobiliser.

Aujourd’hui plus que jamais, les individus n’ont plus nécessairement l’envie de s’adapter. 

 

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