La sortie de crise des entreprises pourrait-elle compromettre l’avenir de la RSE ?

Le choc économique né de la crise du Covid-19 fait déjà sentir ses effets. Pour beaucoup d’entreprises, la survie se joue dans l’urgence de la reprise. Cet espoir de relance à court terme obligerait-il à revoir à la baisse, sinon renier, des stratégies adossées à de fortes exigences éthiques, sociétales et environnementales ?

La question a été posée à Claire Boilley-Forestier, responsable du Développement Durable de Bouygues Construction, et Christophe Itier, Haut-Commissaire à l’Économie sociale et solidaire et à l’Innovation sociale auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire.

Usbek & Rica : La crise sanitaire et ses impacts économiques laissent-ils craindre que la RSE soit rognée – sinon sacrifiée – au nom de l’urgence de la reprise ?

Claire Boilley-Forestier : Cette crise a permis de poser l’essentiel. Que voulons-nous pour nos vies ? Or, la RSE, pour l’entreprise, c’est à bien des égards l’essentiel.

Depuis une dizaine d’années, des enjeux sociaux, sociétaux ou environnementaux, comme le carbone, sont montés en puissance dans l’opinion. En les révélant à l’extrême, la crise du Covid-19 a mobilisé sur eux l’attention de nombre d’entreprises. La donne varie évidemment entre elles.

Christophe Itier : Au plus fort de la crise, beaucoup d’entreprises ont fait pivoter leur modèle de production pour faire face et se rendre utiles. La crise a démontré que chacun devait bouger ses lignes.

Les questions sociales, sociétales et environnementales adossées à la RSE demeurent des préoccupations majeures. Il n’y aura pas de reprise sans leur prise en compte, tant la crise a réinterrogé nos modes de consommation, de mobilité et de production, en plus de révéler d’importantes inégalités sociales et territoriales.

 

Doit-on en conclure que des entreprises déjà engagées dans une démarche RSE ont tenu et tiendront mieux l’épreuve de cette crise ?

Claire Boilley-Forestier : Donner du sens fait tenir debout. Nous aurions vécu cette crise différemment si nous n’avions pas assumé cette recherche de sens dans nos activités et ce recalibrage autour de valeurs cardinales.

À ce titre, je crois beaucoup à la définition d’une raison d’être de l’entreprise en ce qu’elle l’engage dans une transition, aussi bien environnementale, sociale, sociétale, culturelle que managériale.

Après, attention à ne pas sombrer dans une logique trop communicationnelle autour de sa raison d’être.

La fonction d’un directeur RSE au quotidien est d’abord de s’assurer que l’engagement est réel dans l’entreprise, qu’il est piloté au plus haut niveau et qu’il est surtout traductible par l’ensemble des collaborateurs.

La RSE suscite une critique récurrente : le fait de manquer de lisibilité et de servir avant tout d’estampille. Doit-elle être redéfinie par des critères et des domaines plus resserrés ?

Christophe Itier : Rien que dans le domaine de l’environnement, l’Agence de la transiltion écologique (ADEME) a relevé près de 400 labels. Et certains labels se revendiquent RSE sans l’être. On peut certes plaider pour des normes plus strictes et moins nombreuses, mais l’appropriation par le citoyen me semble être un levier de massification plus efficace…..

Le Graal serait de parvenir à une sorte de Yuka de l’engagement, en s’appuyant par exemple sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) qui ont l’avantage d’être une grille de lecture internationale, pour ainsi rendre compte de la façon dont chaque entreprise y contribue.

Claire Boilley-Forestier : Il est absurde de concevoir des politiques RSE à part des autres et c’est l’autre problème de lisibilité. Dire que l’on a une politique achat, une politique RH, une politique environnement et, en plus, une politique développement durable constitue un non-sens.

La question est : comment via le développement durable je prends des engagements dans ma politique achat, dans ma politique RH, dans ma politique santé-sécurité ou dans ma politique environnement ?

 

Faut-il aller plus loin que la loi sur le devoir de vigilance de 2017 ou la loi PACTE de 2019 pour qu’une culture de la RSE s’impose enfin ?

Claire Boilley-Forestier : La bonne volonté ne suffira pas, la réglementation a permis de considérablement faire avancer les choses. Si les directions RSE se sont autant déployées dans nos entreprises au cours des vingt dernières années, c’est aussi parce ce cadre législatif nous a permis de nous développer et de transformer nos organisations.

En ce qui concerne la loi sur le devoir de vigilance, c’est une opportunité à saisir par les directions RSE pour continuer à structurer, à monitorer la réalité de leur stratégie RSE sur le terrain et auprès de toutes leurs parties prenantes.

Il est maintenant temps de consolider ce processus de vérification, de collecte et d’audit. La réglementation, elle, doit devenir plus universelle afin que cette attention à ces sujets soient adressés partout et par tous.

Christophe Itier : Le modèle qui distingue l’entreprise créatrice de valeur, l’État redistributeur, et l’entre deux de la société civile est derrière nous. Face à des enjeux mondiaux, il faut à la fois être beaucoup plus ambitieux sur les objectifs et beaucoup plus humble sur la posture.

L’État a dû revenir sur ses axiomes budgétaires et créer de nouvelles coalitions avec les acteurs économiques pour relever ce défi inédit de la crise sanitaire.

Il ne s’agit pas de changer les entreprises en ONG mais de produire des biens et des services autrement, et donc de refonder la gouvernance des entreprises.

Désormais, la question cruciale est celle de la vitesse à laquelle on propage ce nouveau paradigme. Rien de tel que le pair à pair pour faire de la pédagogie et de la sensibilisation. C’est en mobilisant les convaincus que l’on ira chercher des entreprises qui hésitent à franchir le pas ou qui se tiennent à distance.

Les pouvoirs publics peuvent accélérer le mouvement en accompagnant et en valorisant des pratiques. Ils peuvent soutenir des chantiers plus structurels (comptabilité, formation, labels, développement de la finance à impact).

Retrouvez l’article intégral ICI