RSE & innovation: vers une innovation plus frugale et responsable ?

 

 

Dans un contexte de forte concurrence et de mutations permanentes, les entreprises jugent l’innovation comme la clé de la performance et y consacrent des budgets substantiels. Mais qu’en est-il du véritable ROI de l’innovation ? L’argent est-il encore le nerf de la guerre ou existe-t-il de nouvelles voies plus frugales ?

Ce dossier propose quelques pistes de réflexions avec un éclairage RSE :
• Pourquoi l’innovation est-elle en panne ?
• Existe-t-il des modèles d’innovation alternatifs ?
• Comment implémenter une innovation optimale ?

 

« La logique vous mènera d’un point A à un point B. L’imagination vous mènera partout.” Albert Einstein

L’innovation s’ancre progressivement en entreprise.

L’innovation est considérée comme un facteur de performance pour 81% des entreprises qui se sentent plus ou moins matures pour l’implémenter.

Au cœur des préoccupations :

  • la création de nouveaux modèles économiques (57%),
  • de nouveaux produits et services (49%), la recherche de nouveaux marchés (51%)
  • ou encore l’amélioration de l’expérience client (51%),

Qu’en attend-on ? Avant tout de la création de valeur pour améliorer la conception, le design et l’expérience utilisateur/client. Mais si la France occupe la 3e place internationale dans cette course effrénée après les USA et le Japon, les entreprises restent encore timides face à l’open innovation.

 

R&D versus innovation

Qui dit innovation dit budgets astronomiques ? Pas d’accord ! Car l’amalgame est trop souvent fait entre R&D et innovation.
« La R&D transforme l’argent en connaissances et l’innovation est en fait l’opposé, c’est-à-dire qu’elle transforme les connaissances en argent, et j’ajouterai en bien-être… Il est très important que nous comprenions que l’innovation n’est pas la même chose que l’invention ou la R&D. » Esko AHO, ancien Premier ministre de Finlande, aujourd’hui président du Sitra (Fonds national finlandais pour la recherche et le développement [Entretiens de Margaux 2007].
C’est donc l’occasion de lire l’innovation avec l’éclairage de la RSE. Une lecture qui propose une innovation optimale respectueuse des sphères business, humaine, technologique et environnementale.

Pourquoi l’innovation est-elle en panne ?

Malgré les forts budgets investis dans l’innovation, force est de constater que cette dernière est en perte de vitesse. Le retour sur investissement des entreprises reste plus qu’incertain. Tour d’horizon des principaux obstacles.

  • Pourquoi l’urgence est-elle de concevoir l’Iphone 8 plutôt que de rendre l’Iphone 6 plus accessible ? Faudrait-il choisir entre partage et perfectionnement ? «Le progrès est sacrifié au profit du fantasme de l’innovation», déplore le philosophe des sciences Etienne Klein, directeur au CEA et professeur à Centrale Paris.
  • Les organisations génèrent des processus trop rigides qui étouffent la créativité des employés. Si les Six Sigma, Lean management et autres processus d’amélioration continue s’avèrent extrêmement efficaces en environnement stable, ils ne sont absolument pas adaptés au changement.
  • Les organisations plient sous le court-termisme. Il faut tout, tout de suite. L’immédiateté est sanctuarisée.
  • On regrettera aussi le manque d’audace des entreprises : la peur de perte de pouvoir pour certains, la réticence au changement pour les autres (voire les deux) avec une tendance à réutiliser les mêmes solutions qui ont marché. Or pour innover, il est nécessaire de désapprendre pour réapprendre.
  • Par ailleurs, n’a-t-on pas confisqué le droit d’innover aux salariés ? L’innovation, victime du syndrome de la blouse blanche, est devenue une activité élitiste, réservée à une population de scientifiques et d’ingénieurs. Des effets qui entament la productivité des entreprises, comme en témoignent le manque de coopération, le désengagement des collaborateurs, les taux d’absentéisme qui s’envolent.
  • On donne la priorité à la gestion budgétaire. Reporter, contrôler, surveiller, noter, classer… Quelle place accorde-t-on à l’innovation dans l’entreprise.

 

Or, l’innovation, c’est l’affaire de tous !

Quel casse-tête, l’innovation ! Comment l’intégrer dans ma stratégie ? Et si on l’externalisait, s’interrogent certaines entreprises… Stop ! Innover, c’est avant tout un état d’esprit. Chacun peut innover et créer de la valeur ajoutée, quels que soient son métier et sa position dans l’entreprise.

 

Ré-imaginer, diversifier ou réduire : les 3 voies de l’innovation

Le processus d’innovation consiste à : – soit ré-imaginer : on prend une idée ou un usage pour l’amener vers des horizons inédits (faire autre chose) ; exemple : avec le téléphone portable, on a étendu la fonction du téléphone dans l’espace ; – soit diversifier : on reste sur un usage mais en poussant certaines performances du produit (faire plus adapté) ; exemple : un réfrigérateur qui comporte un écran tactile avec wifi ; – soit on réduit, on revient à l’essentiel (se recentrer). Exemple : Dropbox qui propose une plateforme simple et efficace contrairement à ses concurrents.
Enfin, on peut cumuler les 3 voies. C’est le cas du smartphone, super télécommande qui rassemble de multiples fonctions.

 

Des modèles d’innovation alternatifs

De la stratégie Océan bleu, à la Jugaad innovation en passant par l’Usine du Futur, il existe d’autres voies d’innovation particulièrement intéressantes. Elles diffèrent de l’innovation pratiquée de manière classique en Occident en offrant des approches plus frugales, plus orientées client ou qui placent la technologie au service du progrès.

# La stratégie Océan bleu : oser se différencier

W Chan Kim et Renée Mauborgne, chercheurs à l’Insead sont les pères de la stratégie Océan Bleu. Après avoir analysé plus de 30 ans de success stories d’entrepreneurs, ils modélisent en 2004 une approche qui répond à la question suivante :
« Pourquoi certaines entreprises semblent-elles évoluer sur un marché sans concurrence directe (Océan bleu) alors que d’autres se livrent une guerre des prix sur un marché fortement concurrentiel (environnement appelé océan rouge) ?”

Réponse : elles osent changer les règles du jeu. Elles proposent un nouvelle approche axée sur les besoins et les attentes des clients qui se substitue à un modèle basé sur la technologie, l’organisation, la finance et l’infrastructure (cf tableau).

Le Cirque du Soleil, une entreprise florissante – Comment cette compagnie canadienne s’est-elle muée en une multinationale lucrative alors que le marché du cirque traditionnel est en déclin ? L’entreprise innove en concevant des spectacles pour adultes conciliant émotion et raffinement artistique. Il s’agissait d’un marché non exploité dont la demande était existante mais non stimulée, faute d’offre adaptée.

D’autres exemples ? Dyson propose des aspirateurs sans sacs et change l’expérience utilisateur en supprimant le coût en temps et argent. Swatch vend des montres bas de gamme esthétiques. Porter une montre bas de gamme n’empêche pas d’avoir du goût ! Apple lance Itunes, un magasin de musique en ligne, et permet aux internautes d’acheter légalement le morceau qui leur plaît et lutte ainsi contre les téléchargements illégaux…

# La Jugaad innovation : faire mieux avec moins

« La rareté est la mère des créations et l’adversité est le père de l’invention. »
Navi Radjou, consultant en innovation dans la Silicon Valley, nous invite à sortir des sentiers battus avec la Jugaad innovation. Jugaad signifie système D, ingéniosité. Ce modèle alternatif s’inspire de l’innovation telle qu’elle est pratiquée dans les pays émergents et s’appuie sur trois piliers :

  • la frugalité (faire mieux avec moins de ressources),
  • l’agilité (répondre aux contraintes)
  • et l’inclusion (répondre aux besoins des populations les plus fragiles). Il est basé sur l’ouverture aux parties prenantes, c’est-à-dire l’open innovation.

>> Réduire les ressources – « Nous devons changer notre façon de faire du business », déclare en 2010 Paul Polman, le PDG d’Unilever. La société est à la recherche de nouveaux design et technologies lui permettant de doubler ses revenus d’ici 2020, tout en réduisant son impact sur l’environnement. La part des idées externes qui sont adoptées par les entités du groupe est passée à 60%.

>> Innover sur les marchés émergents – Renault avec la Kwid en Inde innove à l’envers, tout comme le groupe l’avait fait auparavant avec la Logan dans les pays de l’Est. Son cahier des charges ? Une voiture jolie mais pas chère, un prix moitié moins cher que la Sandero et surtout une voiture frugale produite dans une usine frugale qui arrive sur le marché français… Ça ressemble à quoi une usine frugale? C’est une usine avec une hauteur sous plafonds réduite, sans murs, ni portes, gérée par une administration discrétionnaire et faisant appel à des fournisseurs locaux.

>> Satisfaire les besoins des populations marginalisées – Le compte Nickel, 1er compte sans banque en France, s’adresse à l’origine aux personnes sous interdit bancaire (soit 2 millions d’individus). Le principe? Une simple carte prépayée, que l’on active chez le buraliste en 5 minutes seulement, avec des frais de gestion annuels de 20 euros. En 3 ans, l’établissement de paiement est devenu la « banque » de ceux qui n’en veulent plus !

 

#L’Usine du Futur : produire intelligemment

Autre modèle alternatif : l’Usine du Futur ou encore l’industrie 4.0, basée sur l’innovation et les technologies. Système nomade, big data intégrée au pilotage, Internet des Objets, moving lines, écologie industrielle, biomimétisme… Cette usine connectée révolutionne le process industriel grâce à des machines capables de produire intelligemment.
Son fer de lance ? L’impression 3D : ce sont près de 250 000 machines vendues dans le monde en 2015 (soit 4,3 milliards d’euros), avec une croissance de 100% prévue jusqu’en 2019 sur le marché des machines et services (source Gartner). L’usine du Futur représente un énorme potentiel dans l’aéronautique. On estime qu’environ 10% des pièces d’un avion peuvent être rentables en impression 3D à isodesign…

 

Une usine pleine de promesses

Quel est le potentiel de l’Usine du Futur ? Elle propose de nombreux avantages :

  • effectuer une traçabilité poussée et des contrôles de sécurité tout au long de la fabrication (avec rappel de produits en cas de défaillance, de manière ciblée et rapide) ;
  • contacter un spécialiste apte à dépanner les machines à distance, se mettre à jour et améliorer les performances, grâce à Internet ;
  • scénariser le cycle de production avec une fabrication pilotée en fonction du client et personnaliser le produit (taille, couleur, type d’emballage…) ;
  • optimiser les consommations par l’efficacité énergétique (en fonction du coût de l’énergie et de sa disponibilité au cours d’une journée lorsqu’elle est moins chère ou lorsque les énergies alternatives sont utilisables) ;
  • mettre hors tension les machines quand elles n’ont pas besoin de fonctionner ;
  • remonter les informations pour optimiser les consommations.

En plus d’améliorer la sécurité et la santé au travail des collaborateurs, ces usines permettront de valoriser l’humain en lui assignant des tâches à valeur ajoutée.produire avec plus de flexibilité en temps réel.

 

Comment implémenter l’innovation ?

Toute la question est de savoir comment implémenter l’innovation dans l’entreprise de manière efficiente ? C’est-à-dire en accordant toute sa place au capital humain et aux parties prenantes afin d’asseoir une démarche de responsabilité sociétale… Focus sur quelques pistes et bonnes pratiques.

#Engager les collaborateurs

Premier point : libérons la créativité des collaborateurs. Bienvenue aux démarches d’innovation internes (hackathons, méthodes d’idéation, trophées d’innovation…) ! Il s’agit d’encourager la dynamique intrapreneuriale, de récompenser l’ingéniosité et la créativité des collaborateurs pour leurs idées innovantes, souvent peu coûteuses qui permettent à l’entreprise d’économiser ou de développer de nouvelles solutions. Comment ? En valorisant l’humain, en mettant en avant les valeurs d’audace, de confiance et le droit à l’erreur. Quand on réinjecte ce droit à l’innovation et à la création pour tous, on apporte du sens aux missions des collaborateurs ? Quoi de mieux pour booster la motivation collective et révéler les talents de demain ?

Mais que valent vraiment les idées des collaborateurs ? Les démarches internes basées sur l’innovation participative donnent de très bons résultats.

>>L’éclairage des chambres conditionné à la présence du client qui insère sa carte-clé dans un boîtier, vient d’une idée de collaborateurs du Groupe Accor. Bilan : 1 000 000 d’euros d’économies dès la première année, et un gain d’image de marque autour du développement durable.

>> Bouygues Telecom a mis en place la démarche Explorateurs. Le principe ? Mentorer des collaborateurs porteurs d’ idées de nouvelles offres ou produits afin de leur permettre de présenter leurs innovations. Exemple : Le service B.duo, qui permet de profiter de deux numéros pour une seule carte SIM.

>> Axa lance en 2014 le projet “Start-in”, une plateforme d’innovation participative destinée à ses 161 000 salariés dans les 59 pays où il est installé.

#Mobiliser le management

Pour cela, il est primordial de s’appuyer sur les managers afin de créer un vrai management de l’innovation ; il s’agit d’en faire des alliés pour relayer un mindset d’innovation. Cela passe par :

  • des objectifs adaptés,
  • l’apprentissage de nouvelles postures managériales visant un modèle de management basé sur le leadership innovant, l’écoute et la coopération qui encouragent l’audace, la confiance, le droit à l’erreur ;
  • la formation aux nouvelles méthodes de travail, à l’accompagnement opérationnel et managérial des meilleures innovations ; et ce, de leur initiation jusqu’à leur mise en œuvre.
  • la valorisation sur le plan financier (incentives, rémunération variable associée…).

>> Le groupe Auchan et la Creative Attitude : « J’ose, on m’accompagne, on m’appuie »
L’objectif ? Accompagner l’innovation dans les métiers existants et encadrer l’intrapreneuriat. Ainsi chaque collaborateur qui le souhaite (appelé créacteur) a l’opportunité d’exprimer un projet et d’être accompagné dans sa mise en œuvre. Un label Creative Attitude vient estampiller les projets issus de cette démarche.

#Repenser l’organisation

Autre condition : réimaginer l’organisation pour rechercher plus de flexibilité, d’interaction, de temps consacré à l’innovation. Il est plus que nécessaire de reléguer nos organisations hiérarchiques (top down) en vue d’instaurer une organisation bottom-up qui est à l’écoute et favorise les initiatives de la base. La réduction des niveaux hiérarchiques permet également une meilleure flexibilité organisationnelle. Enfin, intégrer l’innovation dans l’entreprise signifie réorganiser le temps et les espaces de travail pour créer les conditions de son émergence.

>>Haier réinvente sans cesse et croît. La firme chinoise d’électroménager invente notamment la machine à laver les légumes. Le SAV, après plusieurs pannes résultant de clients qui détournaient l’usage de leur machine à laver pour les légumes, a suggéré de répondre à une demande non satisfaite. Son secret : une organisation flexible avec peu de niveaux hiérarchiques, une écoute poussée de ses clients, des collaborateurs investis et créatifs…

>> Google adopte la règle du 70/20/10. Le temps de travail est consacré à l’activité commerciale pour 70% et aux projets connexes pour 20%. Les 10% restants sont dédiés à des projets déconnectés de l’activité principale, faisant appel à l’innovation, le tout dans des espaces de travail inspirants.

#Dialoguer avec le client

La démarche frugale fait appel au concept du client 360. De quoi parle-t-on ? D’un “collaborateur-client” qui teste et co-crée avec l’entreprise. Il est sollicité pour donner son avis sur les services et produits proposés. Il attend ainsi que ces derniers répondent à ses besoins, mais également à des enjeux sociétaux parfois plus globaux.

>>Bouygues Telecom lance le programme Client d’abord et associe les clients à l’amélioration de ses produits (tests, retours clients…).

>>Orange crée le “Orange Fab Lab” permettant aux start-ups, accompagnées par des collaborateurs experts et mentors, de prototyper leurs idées.

>>Leroy Merlin a lancé un partenariat avec TechShop, une start-up américaine, pour mettre en place un hub collaboratif permettant aux clients de tester ses produits. En tenant compte de l’avis du “consommateur client”, le client est fidélisé tout en favorisant l’innovation et la co-création des produits.

>>La compagnie énergétique suédoise Statoil spécialisée dans l’inspection des appareils sous-pression des plateformes d’exploitation offshore- crée des microsites web pour collecter des idées auprès de clients et partenaires et améliorer ses solutions. Résultat : amélioration de la productivité de 20 % représentant des gains de production de 200 millions de dollars.

#Développer les partenariats

Enfin que ce soit avec les start-ups ou les universités et les écoles, les entreprises ont tout intérêt à s’ouvrir pour pratiquer l’open innovation. Elles tirent de ces partenariats davantage d’agilité et de créativité, se forment à de nouvelles méthodes de travail participatives et apprennent à gérer l’innovation.

>>Le Groupe PSA a lancé en 2017 un appel à innovation auprès des PME et start-up afin d’identifier de nouvelles opportunités de collaboration sur les thématiques «Matériaux innovants et Fabrication additive/3D ». 

>>Un tiers des start-up créées par les étudiants. « Nos écoles regorgent de futurs Xavier Niel » titre Capital dans l’un de ses articles paru en février 2017. Saluons la fièvre d’entreprendre de milliers d’étudiants, soutenue par le programme Pepite développé par l’enseignement supérieur. Objectif : favoriser l’entrepreneuriat étudiant pour diffuser la culture entrepreneuriale et l’innovation auprès des jeunes. Quelques projets d’étudiants : Green Minded, une solution de recyclage pour mégots et chewing gums ou Les pieds de Zoé, des dalles souples pour récupérer l’énergie des passants et la transformer en électricité…

>> Agorize, 1ère plateforme de challenges d’open innovation en ligne.
Ce site connecte les entreprises avec une communauté mondiale de 5 millions d’innovateurs (étudiants, développeurs, startups et collaborateurs) et propose l’organisation de challenges.

 

En conclusion

Rappelons que l’innovation est avant tout l’affaire de tous. Elle doit être insufflée partout dans l’entreprise et figurer dans toutes les stratégies. Au lieu de tenter de la déployer à coups de budget à tout va, essayons de lui donner du sens (la recherche de progrès, une meilleure accessibilité des produits et services…) et de lui allouer du temps. Faisons confiance aux idées des collaborateurs !
Enfin, visons une innovation plus responsable qui intègre toutes les parties prenantes de l’entreprise (employés, clients, start-ups, fournisseurs, partenaires…) et qui inclut les populations les plus fragiles.