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Association des acteurs de la Responsabilité Sociétale

Les programmes de prévention santé en entreprise en France, nouvelle réalité ou effet de mode ?

Prévention santéAu cours de l’année 2015, quelques acteurs leaders de la complémentaire santé ont massivement communiqué sur leurs nouvelles offres de services déployées dans le cadre de programmes de prévention santé destinés aux salariés.

Ces offres relèvent-elles d’une démarche de communication ou répondent-elles à une nouvelle réalité dont on mesurera l’impact réel en 2017, lorsque l’on pourra dresser un premier bilan de l’ANI ?

Aucun observateur attentif du marché de la complémentaire santé n’a pu ignorer en 2015 la campagne de Malakoff Médéric, « L’entreprise, territoire de santé », ni celle d’Harmonie Mutuelle, « La santé gagne l’entreprise ». Sans parler des initiatives d’AXA (Santé Sens) et d’Apicil (Ambition Santé). Car derrière cette bataille de communication entre ces acteurs se cachent plusieurs enjeux majeurs.

Le premier est celui de la course à la taille critique, dans une période de recomposition accélérée du marché de la complémentaire santé.

En effet, suite à l’Accord National Interprofessionnel (ANI) transcrit dans la loi du 14 mai 2013 de sécurisation de l’emploi, les entreprises ont l’obligation depuis 1er janvier 2016 de proposer un régime complémentaire santé à leurs salariés.

Cette obligation accélère une tendance à l’œuvre depuis le milieu des années 2000, à savoir le basculement progressif de la complémentaire santé du marché individuel vers le marché collectif. Si l’on se réfère au classement des 25 premières complémentaires, leur chiffre d’affaires en collectif a ainsi progressé de plus de 30 % entre 2006 et 2011, contre + 26 % en individuel.

Selon une étude réalisée par le Crédoc pour le compte du CTIP, 59 % des salariés bénéficiant d’une complémentaire santé étaient couverts par leur entreprise en 2011 contre 55 % en 2009.

Et d’après MutRé, l’ANI a fait basculer 4,1 millions de personnes d’un contrat individuel à un contrat collectif, et 400 000 autres, qui n’étaient pas couvertes jusqu’à fin 2015, bénéficient désormais d’une couverture maladie collective.

Toute population confondue, les contrats collectifs devraient ainsi représenter 56 % du marché de la complémentaire d’ici fin 2016, contre 42 % avant l’entrée en vigueur de l’ANI. On comprend là les enjeux des leaders de ce marché, d’autant que leur environnement réglementaire les pousse à une concentration toujours plus importante.

Quel lien existe-t-il entre l’ANI et la prévention santé en entreprise ?

Les textes relatifs à l’ANI prévoient que pour recommander un ou plusieurs organismes complémentaires dans le cadre d’un accord de branche, les contrats issus de cet accord doivent respecter plusieurs critères, dont celui d’un « degré élevé de solidarité ».

Autrement dit qu’au moins 2 % des cotisations soient consacrées au financement de prestations non contributives, lesquelles  comprennent la prévention santé. En supposant que l’intégralité des contrats collectifs mis en place à partir du 1er janvier 2016 soient issus d’un accord de branche et que 100 % des prestations non contributives soient dédiées à la prévention (en réalité, à peine un tiers des accords le prévoit actuellement), le budget annuel total des actions de prévention en entreprise serait de l’ordre de 450 millions d’euros, à rapporter aux 18 milliards de prestations, soit 2,5 %.

Un montant somme toute très faible. Si la prévention santé constitue pour les organismes complémentaires un terrain propice à la différenciation, ce n’est donc pas dans l’ANI stricto sensu qu’il faut trouver les causes profondes de leur engouement pour les programmes de prévention destinés aux salariés.

La transition épidémiologique, enjeu majeur qui devrait (aussi) concerner les entreprises

L’autre enjeu auquel sont confrontés les organismes complémentaires est beaucoup plus profond. Il relève de la révolution que va connaître notre système de santé, tant dans l’organisation des soins que dans leur financement. Cette révolution est essentiellement liée à la transition épidémiologique et à la prévalence croissante des maladies non transmissibles (MNT).

Celles-ci mobilisent d’ores et déjà près de 70 % des dépenses du régime obligatoire et contribuent à hauteur de 90 % à la croissance annuelle de ces dépenses. Mais l’offre de soins, tant en ambulatoire qu’à l’hôpital, demeure largement organisée selon des modèles définis à une époque où la prévalence de ces maladies était encore limitée et où les maladies infectieuses représentaient la première cause de mortalité.

Or, dans ce nouveau « paysage  épidémiologique », la prévention devient clé, une part importante des maladies non transmissibles, y compris les cancers, pouvant être évitée par un changement des comportements individuels (habitudes alimentaires, activité physique, arrêt du tabac, baisse de la consommation de l’alcool…).

Aux Etats-Unis, les entreprises consacrent en moyenne 2 % de leur budget assurance santé à des programmes de prévention

Un enjeu que les grandes entreprises et les assurances santé aux Etats-Unis ont bien compris. Outre Atlantique, près de 80 % des salariés bénéficient désormais d’un Corporate Health and Wellness Program, c’est-à-dire un programme« complet et coordonné de mesures mises en œuvre dans l’environnement professionnel visant à promouvoir et protéger la santé des salariés ».

Cette approche est ainsi devenue la norme aux États-Unis, où l’on est convaincu que la santé résulte de tous les faits et gestes de la vie quotidienne… dont la majeure partie du temps est passée au travail. Les entreprises américaines consacrent en moyenne 2 % de leur budget assurance santé à ces programmes.

Leur développement a ainsi permis la création d’un marché à part entière, en forte croissance et qui représente, selon les estimations de Thomson Reuters, un chiffre d’affaires annuel de plus de 6 milliards de dollars, réalisé par quelque 500 prestataires de services spécialisés dans l’élaboration et la mise en œuvre de ces programmes.

Dans le cadre de ces derniers, de nouveaux concepts ou tendances rencontrent un succès croissant, parmi lesquels le nudge (littéralement : coup de pouce), leswalking meetings, les sweatworking, les salles de sieste… Mais l’innovation la plus commentée est aujourd’hui le développement rapide d’Oscar (www.hioscar.com), une assurance santé individuelle lancée par une start-up dans l’Etat de New York et en cours de déploiement dans d’autres Etats.

Analysée comme un exemple réussi d’ubérisation appliquée à l’assurance santé, Oscar se distingue fortement des acteurs traditionnels par, d’une part, un parcours client extrêmement convivial et simple, et d’autre part, l’intégration d’un bouquet de services habituellement réservés aux Corporate Wellness Programs : gratuité de télé-consultations, bilans de santé et traqueurs d’activité, incitation financière à la vaccination anti-grippe, cours gratuits de gym et de yoga…

En Europe, peu d’enseignements peuvent être tirés de ces programmes, les Corporate Wellness Programs étant encore très loin de constituer la « norme ».

L’implication des entreprises dans la prévention santé des salariés, désormais courante en Amérique  du Nord, est encore marginale en Europe, hormis pour les risques professionnels sur lesquels les entreprises sont soumises à des obligations réglementaires.

Le Royaume-Uni semble toutefois avoir pris de l’avance. Une étude de la Rand Corporation Europe publiée en 2015 analyse les programmes de prévention santé conduits dans 82 entreprises britanniques de 50 salariés et plus.

L’ampleur des coûts liés à l’absentéisme et au présentéisme, générés par les MNT, justifie l’investissement des entreprises dans des programmes d’accompagnement de leurs salariés. En effet, au Royaume-Uni, le taux d’absentéisme pour maladie a doublé entre 1990 et 2008, passant de 820/100 000 salariés à 1 620/100 000. Pour les entreprises, les coûts directs sont estimés à 140 millions de journées non travaillées.

Dans cette étude, les auteurs montrent que le manque de sommeil, les soucis financiers, les troubles mentaux, les troubles musculo-squelettiques et les pathologies chroniques impactent négativement la productivité des salariés, particulièrement par le phénomène du présentéisme. Ils montrent également que les salariés confrontés à un environnement de travail coercitif (« bullying ») présentent des taux d’absentéisme et de présentéisme significativement plus élevés que les salariés qui ne le sont pas.

Quelles sont les perspectives de ces programmes en France ?

Malgré une large prise de conscience des enjeux de la transition épidémiologique, la demande des entreprises pour un programme de prévention santé reste en France encore faible.

Selon Alix Pradère, co-fondatrice du cabinet Opus Line, « en dehors de quelques branches où les risques professionnels sont mieux identifiés, hormis quelques grandes entreprises parfois accompagnées par leur assureur et de quelques acteurs pionniers, assureurs ou start-up, les initiatives lancées ces deux dernières années ne sont pas si nombreuses ».

Par ailleurs, dans les entreprises, cette approche est portée par peu de dirigeants et de responsables RH, ce qui limite la diffusion de ces programmes et l’évolution des mentalités en faveur de la prévention santé.

Laurent Bolella, directeur santé de Malakoff Médéric, observe ainsi « l’isolement des organismes complémentaires qui opèrent dans leur propre bulle ». Selon lui, « il faudra à terme que les régimes obligatoire et complémentaire travaillent ensemble », ce qui facilitera sans aucun doute la définition d’un modèle économique pertinent, condition pour pérenniser les programmes de prévention santé en entreprise. Car comme le note Philippe Dabat, directeur général délégué chez AG2R, « si une corrélation entre amélioration de l’état de santé général des salariés et diminution des coûts d’assurance santé peut être facilement « intuitée », elle n’a encore jamais été démontrée au niveau des complémentaires santé”.

Si les conditions pour que les organismes complémentaires puissent développer de véritables programmes de prévention ne sont pas encore toutes réunies, le contexte est néanmoins de plus en plus favorable à ces programmes.

L’Assurance maladie vient d’ailleurs de lancer un service de coaching pour les biens portants, le gouvernement soutient un changement important de l’étiquetage alimentaire… Ces démarches traduisent une prise de conscience plus forte des défis de la transition épidémiologique, même si elles demeurent encore insuffisantes pour y répondre.

Retrouvez l’article original ICI

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Cette entrée a été publiée le 11 avril 2016 par dans Revue de Presse, et est taguée , .
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